À la une Rassemblement national : pourquoi il séduit les fonctionnaires
Actu

Rassemblement national : pourquoi il séduit les fonctionnaires

· 4 min de lecture

En août 2026, une enquête menée par le chercheur Luc Rouban révèle un basculement inattendu dans les sympathies politiques des fonctionnaires français.

Selon les données recueillies auprès de plus de 12 000 agents de l’État, de la territoriale et de l’hospitalière, le Rassemblement national arrive en tête des formations auxquelles ils se sentent les plus proches, dépassant largement les partis traditionnels de gauche et de droite.

Les chiffres qui surprennent

L’étude montre que 34 % des sondés se déclarent « proches » du RN, contre 22 % pour La République En Marche et 18 % pour Les Républicains. Chez les agents hospitaliers, la proportion grimpe même à 38 %, tandis que dans la fonction publique territoriale elle atteint 36 %. Dans l’Éducation nationale, le chiffre atteint 31 %, signe d’une diffusion transversale.

Ces chiffres sont d’autant plus frappants que, lors du précédent baromètre de 2023, le RN n’obtenait que 21 % d’affiliation parmi les fonctionnaires, soit une hausse de plus de 60 % en trois ans.

L’écart avec le deuxième parti, LREM, est désormais de douze points, une marge rarement observée dans les sondages auprès des agents publics.

Méthodologie : comment les réponses ont été recueillies

Luc Rouban et son équipe ont administré un questionnaire en ligne entre janvier et mars 2026, assurant l’anonymat et une représentation proportionnelle par grade, région et secteur. L’échantillon comprenait 4 000 agents de l’État central, 4 000 de la territoriale et 4 000 de l’hospitalière, afin de couvrir la totalité de la fonction publique.

Les questions portaient sur l’identification partisane, la confiance dans les institutions, les attentes en matière de pouvoir d’achat et la perception des réformes statutaires. Un module ouvert permettait aux répondants d’exprimer librement leurs motivations.

Le taux de réponse de 68 % témoigne d’un réel engouement du sujet auprès des agents, souvent réticents à dévoiler leurs préférences politiques. Les chercheurs ont pondéré les résultats pour corriger les éventuels biais de non‑réponse.

Pourquoi le RN séduit‑il les fonctionnaires ?

Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique. Tout d’abord, le discours du parti sur la « préférence nationale » résonne avec les inquiétudes liées à la montée des effectifs contractuels et à la précarisation perçue de certains métiers, notamment dans les secteurs du nettoyage et de la logistique hospitalière.

Ensuite, la promesse d’une réforme du statut visant à simplifier les avancements et à reconnaître l’ancienneté attire ceux qui ressentent un blocage dans leur carrière. Selon les réponses ouvertes, 41 % des sympathisants RN citent la « reconnaissance de l’expérience » comme motivation principale.

Enfin, la visibilité médiatique accrue du RN, notamment à travers des débats télévisés où ses représentants défendent la valorisation du service public et dénoncent la « bureaucratie » inutile, a contribué à normaliser son image auprès des employés de l’État. Les agents interrogés décrivent souvent une sensation d’être « écoutés » pour la première fois sur leurs préoccupations de terrain.

Réactions dans les syndicats et les partis

Les organisations syndicales, majoritairement ancrées à gauche, expriment leur surprise et appellent à un débat intérieur sur les valeurs du service public. Certains représentants évoquent un risque de « détournement » de la neutralité souhaitée, tandis que d’autres appellent à renforcer la formation civique afin de préserver l’impartialité.

Du côté des partis traditionnels, les responsables reconnaissent une perte de terrain et annoncent des consultations afin de renouveler leurs propositions visant les agents publics. La République En Marche prévoit une série de ateliers territoriaux sur la rémunération, tandis que Les Républicains misent sur un renforcement du mérite dans les avancements.

Le Parti socialiste, quant à lui, insiste sur la nécessité de défendre un service public « universel et solidaire », appelant à une contre‑offensive programmatique centrée sur la lutte contre les précarités.

Ce que cela signifie pour l’avenir

Si la tendance se confirme, les prochaines échéances électorales pourraient voir un poids accru du RN dans les listes des fonctionnaires électeurs, influençant potentiellement les négociations sur les réformes statutaires et les discussions sur le gel du point d’indice.

Luc Rouban prévient toutefois que les sondages restent un instantané et que les évolutions dépendront des réponses politiques aux attentes exprimées. Une éventuelle réforme du statut, si elle répond aux attentes de reconnaissance et de sécurisation de carrière, pourrait infléchir la tendance actuelle.

En définitive, l’enquête révèle moins une adhésion idéologique massive qu’une attente forte de considération matérielle et symbolique de la part des agents publics, un espace que le RN a su occuper avec un discours ciblé sur la valeur du travail et la reconnaissance de l’ancienneté.

Source : Le Monde.fr